En remontant de la basilique Saint-Remi vers le centre, on passe devant un long bâtiment classique, à hautes fenêtres régulières, qui ferme la place Museux. Rien n’indique, de l’extérieur, qu’il a été tour à tour collège de jésuites, hôpital et campus universitaire. C’est aujourd’hui le campus de Sciences Po à Reims, le plus important des sept campus de l’école hors de Paris. Pour qui s’intéresse à l’histoire de la ville comme à sa vie présente, l’endroit mérite un détour, ne serait-ce que pour le comprendre depuis le trottoir.
Un collège des Jésuites du XVIIe siècle
Reims a une longue tradition d’enseignement. Une université y est fondée au milieu du XVIe siècle par le cardinal de Lorraine ; c’est dans cette ville que Jean-Baptiste de La Salle, chanoine rémois, invente à la fin du XVIIe siècle l’école populaire gratuite et fonde les Frères des écoles chrétiennes. La Compagnie de Jésus, elle, s’installe au début du XVIIe siècle et ouvre un collège — établissement d’enseignement secondaire et supérieur qui formera pendant plus d’un siècle une partie des élites de la région, selon la méthode rigoureuse des jésuites. Les bâtiments actuels — corps de logis autour de cours, chapelle, réfectoire, bibliothèque — sont édifiés dans la seconde moitié du siècle, dans le style sobre et monumental de l’époque. Lorsque les jésuites sont expulsés de France, vers 1762, le collège change de mains : il devient établissement séculier, puis, à la Révolution et au XIXe siècle, on y installe des services hospitaliers.
L’architecture : cour d’honneur, escalier, chapelle
Le bâtiment se déploie sur trois niveaux autour d’une cour d’honneur. La façade, longue et rythmée par des travées régulières, est un bon exemple de l’architecture conventuelle française du Grand Siècle : peu d’ornement, de belles proportions, un fronton central. À l’intérieur, un escalier monumental à rampe de pierre dessert les étages ; la chapelle, construite dans les dernières décennies du siècle, sert aujourd’hui de salle de conférences et d’exposition. Plusieurs parties sont protégées au titre des monuments historiques. Même fermé au public, l’édifice se laisse admirer depuis la place et depuis les rues voisines : c’est l’un des plus grands ensembles classiques conservés du centre de Reims.
La bibliothèque ancienne, un décor de bois et de couleurs
Le trésor du lieu se visite, mais il faut savoir qu’il existe : l’ancienne bibliothèque du collège. C’est une longue salle aux hautes armoires de bois sculpté, surmontée d’un plafond peint du XVIIe siècle et de boiseries ouvragées, l’un des rares ensembles de ce type conservés intacts dans la région. À côté, l’ancien réfectoire a lui aussi gardé son décor. Ces salles, propriété de la Ville, sont ouvertes lors de visites guidées et des Journées du patrimoine ; elles rappellent qu’un « collège » d’Ancien Régime était un lieu d’érudition autant que d’enseignement, où l’on conservait des milliers de volumes, des globes et des instruments.
La bibliothèque Carnegie, l’autre trésor livresque de Reims
Puisqu’on parle de bibliothèques, il faut citer sa cadette célèbre : la bibliothèque Carnegie, près de la cathédrale. Financée par une dot de la fondation du philanthrope américain Andrew Carnegie après la Première Guerre mondiale, inaugurée en 1928, c’est un chef-d’œuvre Art déco : mosaïques, vitraux, ferronneries, fontaine de hall, bois précieux. L’entrée en est libre et la salle de lecture, spectaculaire, se visite aux heures d’ouverture. Entre le collège des Jésuites et la Carnegie, Reims offre deux siècles et demi d’histoire du livre à quelques centaines de mètres l’un de l’autre.
De l’Hôtel-Dieu au campus de Sciences Po
Pendant une bonne partie du XXe siècle, le bâtiment abrite des activités hospitalières et administratives. Quand l’hôpital moderne se regroupe ailleurs, la Ville et l’État cherchent un usage à la hauteur des murs. En 2010, Sciences Po y ouvre un campus, en y transférant depuis Paris son programme euro-américain ; le programme Europe–Afrique est créé à Reims l’année suivante. En une dizaine d’années, le campus est devenu le plus peuplé du réseau régional de l’école, avec plus d’un millier d’étudiants — parfois près de deux mille — présents chaque année dans le quartier.
Le modèle des campus en région
Depuis les années 2000, Sciences Po a essaimé hors de Paris : Nancy, Dijon, Poitiers, Menton, Le Havre, Reims. Le principe est partout le même : les deux ou trois premières années du diplôme (le « collège universitaire », équivalent d’un bachelor) se font dans une ville de région, avec une spécialité géographique — l’Europe et l’Amérique du Nord à Reims, par exemple —, une troisième année obligatoire à l’étranger, puis le master à Paris. Le campus rémois propose aussi des doubles diplômes avec de grandes universités étrangères, de New York à Tokyo. L’idée, assumée, est d’ouvrir le recrutement au-delà de la région parisienne et d’internationaliser les promotions.
Un campus tourné vers l’Europe, l’Afrique et les Amériques
Les cours se donnent en anglais et en français ; les étudiants viennent d’une centaine de nationalités et beaucoup sont internationaux. On croise, dans les cafés du quartier, autant d’anglais, d’espagnol ou de portugais que de français. Le campus ne se visite pas librement — c’est un lieu d’études — mais la façade, la cour d’honneur et la chapelle se laissent regarder depuis les abords, et l’école organise régulièrement des conférences ouvertes au public, souvent le soir, sur des questions internationales.
Ce que le campus a changé dans le quartier
L’arrivée d’un millier d’étudiants, dont beaucoup d’étrangers, s’est vue dans la ville : librairies, cafés, petites tables, colocations, associations, événements. Le quartier, longtemps un peu endormi entre la gare et le centre, s’est réveillé. Les commerces de bouche, en particulier, ont gagné une clientèle jeune et curieuse, qui déjeune vite et sort le soir.
Quatre siècles d’étude au même endroit
Ce qui frappe, avec ce bâtiment, c’est la continuité. Depuis le début du XVIIe siècle, on y a presque toujours enseigné ou soigné — c’est-à-dire transmis un savoir. Les jésuites y montaient des pièces de théâtre en latin, exercice réputé de leur pédagogie ; on y a formé des générations de Rémois avant que l’hôpital n’y installe ses salles. Aujourd’hui, les amphithéâtres ont remplacé les classes et les colloques les disputes savantes, mais la fonction est la même. Les étudiants de Sciences Po y font vivre une trentaine d’associations — journal, débats, modèle des Nations unies, théâtre, solidarité, sport — et gardent, une fois diplômés, une identité « Reims » revendiquée, distincte de celle des campus parisiens. Il n’est pas rare qu’un ancien revienne, des années plus tard, montrer la cour d’honneur à ses enfants.
Autour du campus : Halles du Boulingrin, cirque, Porte de Mars
Le campus est bordé de monuments qui valent à eux seuls la promenade. Les Halles du Boulingrin, marché couvert inauguré en 1929, sont une prouesse technique : une voûte de béton armé d’une dizaine de centimètres d’épaisseur seulement, portée sur une vingtaine de mètres, œuvre de l’ingénieur Eugène Freyssinet et de l’architecte Émile Maigrot. Fermées et menacées de démolition dans les années 1980, classées, restaurées, elles ont rouvert en 2012 et accueillent de nouveau un marché plusieurs jours par semaine. À côté, l’ancien cirque et le manège, salles de spectacle du XIXe siècle, forment aujourd’hui une scène nationale. Un peu plus loin sur les Promenades se dresse la Porte de Mars, arc romain du IIIe siècle, et le square du Boulingrin planté d’arbres sert de respiration au milieu de tout cela.
Reims, ville étudiante
Sciences Po n’est qu’une pièce d’un ensemble plus vaste. Reims compte aussi une université pluridisciplinaire (URCA) répartie sur plusieurs campus, une grande école de commerce (NEOMA), une école d’art et de design, un conservatoire à rayonnement régional, des instituts de formation aux métiers de la santé et de l’ingénierie. Au total, la ville accueille de l’ordre de vingt-cinq mille étudiants, ce qui, pour une agglomération de cette taille, pèse lourd dans son animation, ses loyers et sa vie culturelle. La proximité de Paris — quarante-cinq minutes en train à grande vitesse — en fait une ville d’études recherchée, moins chère et plus calme que la capitale, d’où l’on peut « monter » facilement pour un concert ou un stage.
Voir le bâtiment quand on n’étudie pas ici
Le meilleur moyen de découvrir l’intérieur est de venir lors des Journées européennes du patrimoine, en septembre, ou de suivre une visite guidée de l’office de tourisme consacrée aux édifices du centre : on voit alors la bibliothèque ancienne, le réfectoire, la chapelle et les galeries. Le reste de l’année, une promenade autour de la place Museux et du Boulingrin, avec un arrêt aux Halles et un détour par la Porte de Mars, donne déjà une bonne idée de l’échelle et du style du lieu.
Venir en visite chez un étudiant
Le campus se trouve place Museux, en plein centre, à une dizaine de minutes à pied de la gare. Beaucoup de familles viennent à Reims le temps d’un week-end chez un étudiant : c’est l’occasion de combiner la découverte du quartier, un déjeuner aux Halles du Boulingrin et une visite de cave l’après-midi. Pour organiser la journée autour du patrimoine de la ville, voir aussi notre article « Reims, capitale du champagne ».
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Photo : Maxime Grégoire — CC BY 3.0 · Wikimedia Commons